Réponse à Michel Houellebecq

Réponse à Michel Houellebecq

par Jean Brissonnet

 

Une civilisation qui ne respecte pas la liberté perd tout droit au respect

par Jean Brissonnet

Dans le  Figaro du 05/04/2021, Michel Houellebecq publie un article dont le titre est : «Une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect».

C’est en lecteur assidu de ses romans que je vais me permettre de lui répondre ici.

Personne n’a envie de mourir

Son propos commence par trois affirmations :

La première est que : « personne n’a envie de mourir. On préfère en général une vie amoindrie à pas de vie du tout ».

Vous vous trompez, monsieur Houellebecq, certaines personnes ont envie de mourir. Je citerai ici le cas des malades atteints d’une grave maladie mentale et pour qui la vie est un véritable calvaire. Pourquoi ne pas envisager qu’une méthode non violente leur soit accessible au lieu de les voir finir écrasés par un TGV ou pendus à un arbre.

Quant à dire que l’on préfère en général une vie amoindrie à pas de vie du tout, il s’agit là de la généralisation hâtive d’une position personnelle. Nombreux sont les gens qui ne souhaitent pas finir dans la déchéance, qui souhaitent que leurs enfants et leurs petits-enfants gardent d’eux une image lumineuse et non pas celle d’un “légume souffrant” qui restera dans leur mémoire comme une douloureuse blessure.

N’a-t-on pas le droit de préférer mourir plutôt que de faire subir cela aux proches que l’on aime?

Personne n’a envie de souffrir.

La proposition numéro 2 admet que : « personne n’a envie de souffrir. » On ne peut qu’être sur ce point qu’en parfait accord avec lui. Je partage l’idée que : «La souffrance physique n’est rien d’autre qu’un enfer pur, dénué d’intérêt comme de sens, dont on ne peut tirer aucun enseignement. ».

Alors nous voilà devant un dilemme. Si l’on souhaite toujours vivre et ne jamais souffrir, la seule possibilité qui nous reste est de vivre toujours en parfaite santé et malheureusement ce choix ne dépend pas de nous. Alors que proposer lorsque la maladie amène à vivre dans la souffrance?

Les solutions

Rassurons-nous, Michel Houellebecq donne ses solutions dans la proposition numéro 3 qu’il considère comme « la plus importante ».

Le problème est que c’est aussi la plus contestable.

Elle consiste à affirmer une contrevérité dispensée par une partie de la communauté médicale et qui prétend qu’on peut « éliminer la souffrance physique».

Cette affirmation est tout simplement inexacte et les arguments qu’il avance comme preuve de cette affirmation vont parfois jusqu’au ridicule.

Du haut de ses prix littéraires, Michel Houellebecq propose deux solutions qui doivent résoudre tous les problèmes de la douleur: la morphine et l’hypnose.

La morphine

La morphine est certes un élément important dans le soulagement de la douleur, mais elle est loin de résoudre tous les problèmes, quant à la deuxième solution elle prête à rire et on en regrette presque qu’il n’ait pas proposé l’homéopathie.

Michel Houellebecq confond diminution de la douleur avec élimination de la douleur. La différence est fondamentale.

Dans le domaine de la diminution de la douleur, la morphine est certes le médicament de référence et il faut même savoir qu’il existe de nouvelles molécules qui sont beaucoup plus actives. Je me contenterai de citer ici la nalbuphine, la buprénorphine et  le fentanyl qui sont respectivement de 2, 30 et 100 fois plus puissants que la morphine. Et malgré cela, certaines douleurs ne peuvent pas être soulagées, car elles ont une origine très spécifique. On peut citer par exemple les migraines qui malgré l’arrivée des triptans restent souvent impossibles à juguler. On peut aussi parler des douleurs neuropathiques généralisées souvent résistantes aux opioïdes, car elles sont dues à un dysfonctionnement du parcours des neurotransmetteurs (sérotonine et noradrénaline). On en est amené, pour tenter un soulagement généralement passager, à utiliser les effets secondaires des antidépresseurs tricycliques (TCA) sur la base d’observation empirique de leur effet analgésique. On pourrait donner bien d’autres exemples.

Alors non, monsieur Houellebecq toutes les douleurs ne peuvent pas être soulagées !

Qu’à cela ne tienne, l’auteur des “particules élémentaires” va sortir une botte secrète : l’hypnose.

L’hypnose

Comme toutes les médecines non validées, l’hypnose peut apporter un soulagement qui n’a rien à voir avec son efficacité propre.

Pour mieux comprendre, il faut savoir que « la douleur n’existe pas ». Cette affirmation provocatrice que j’ai souvent utilisée pour éveiller l’attention d’un auditoire veut tout simplement dire que ce que l’on appelle douleur est en réalité la « sensation de douleur ». C’est l’interprétation que donne le cerveau du signal que lui envoie l’organe concerné . On sait que cette  perception est très différente d’un individu à un autre pour une même pathologie. On sait même qu’il existe une maladie nommée « analgésie héréditaire » qui consiste à ne ressentir aucune douleur. Le message douloureux n’est pas transmis au cerveau et la personne atteinte de ce trouble peut mettre la main sur une plaque chauffée sans rien percevoir. Seule l’odeur de brûlé pourra la mettre en éveil.

Donc, soyons clairs : l’hypnose n’a jamais fait la preuve d’une efficacité réelle par les moyens reconnus de la médecine moderne: études  cliniques contrôlées, randomisées, contre placebo et publiées dans des journaux internationaux à comité de lecture. L’hypnose peut, tout comme la main du guérisseur ou la potion du sorcier vaudou, amener une diminution généralement passagère de la « sensation de douleur ».

Loin de moi l’idée de minimiser cet effet toujours bon à  prendre, mais il ne permet absolument pas d’affirmer qu’on “peut éliminer la douleur”. Dire cela, c’est faire insulte à ceux qui souffrent chaque jour.

On peut parfaitement vivre sans dignité

La suite du propos ne mérite pas d’être réfutée : l’auteur considère qu’on peut parfaitement vivre sans dignité. C’est son droit le plus strict, mais là encore il serait agréable qu’il évite de généraliser et qu’il admette que ce qui lui paraît satisfaisant pour lui-même ne l’est pas forcément pour les autres.

Le discours qui s’ensuit émaillé de références philosophiques ne nous apporte rien de probant[1]. Il s’appuie comme il se doit sur l’argument d’autorité, l’interprétation tendancieuse des propos de tel ou tel qu’il ne se gêne pas pour agrémenter d’attaques personnelles fort déplaisantes. Le comble de l’hermétisme  est atteint par la référence au Bardo Thödol[2] et le comble du malaise gagne le lecteur lorsqu’il fait appel aux religions toutes tendances confondues pour louer leur opposition à l’euthanasie.

Mettons cela sur le côté volontiers provocateur de Michel Houellebecq

Les médecins

Pour finir, on a droit à un hommage aux médecins qui résistent en un combat « pour l’honneur ». Je ne serais pas très loin de participer à cet hommage, car je suis absolument persuadé que le corps médical n’a pas pour fonction de pratiquer l’euthanasie et de participer au suicide assisté. La loi doit prévoir d’autres moyens qui donnent aux médecins une fonction purement technique, mais les dispensent de faire ce pour quoi ils ne se sont pas engagés.

Et la liberté dans tout cela

Je terminerai en disant que dans le discours de Michel Houellebecq, il manque un mot fondamental. C’est le mot liberté.

L’homme n’a pas demandé à vivre, il a le droit de choisir le moment de sa mort .

Depuis la Révolution française,  la liberté est la base de notre civilisation. Limiter cette liberté c’est porter atteinte aux droits de l’homme et bafouer la démocratie.

D’ailleurs, c’est en se basant sur cette constatation que la Cour de Karlsruhe a cassé une loi de 2015 réprimant l’euthanasie et qu’elle prépare actuellement une loi plus conforme à la constitution[3].

Il est vrai que peu de pays disposent actuellement d’une loi permettant l’euthanasie ou le suicide assisté, mais la plupart d’entre eux en préparent une.

Je vais donc terminer en parodiant qui vous savez et en disant qu’un pays – une société, une civilisation – qui ne respecte pas la liberté de l’individu perd à mes yeux tout droit au respect



[1] Notons quand même au passage que l’auteur de l’article a gagné 1 point Godwin ( Récompense  qu’on attribue à une personne qui en est venue à faire référence à Hitler ou au nazisme comme argument dans une discussion sur un tout autre sujet).

[2] Le Bardo Thödol, (bouddhisme tibétain) décrit les états de conscience et les perceptions se succédant pendant la période qui s’étend de la mort à la renaissance.

[3] Saisie par des associations allemandes et suisses d’aide au suicide, des médecins et des patients, la Cour de Karlsruhe a estimé qu’une loi de 2015 proscrivant l’assistance « organisée » au suicide était inconstitutionnelle.

“Ce droit inclut la liberté de s’ôter la vie et de demander de l’aide pour le faire (…) Le droit de choisir sa mort n’est pas limité à certaines phases de la vie et de la maladie. »

Commentaires : 15

  1. Claire LABREQUE dit :

    Bravo, Jean pour cette réponse qui balaye avec méthode et précision tous les arguments ineptes et tendancieux de Michel Houellebecq et lui donnent une image de philosophe de pacotille !
    Tout est dit !
    Claire Labrèque

    • Dominique Kleitz dit :

      Tout à fait d’accord avec vous.
      Jean, j’apprécie ta défense de la liberté, constitutionnelle de la dignité humaine et en particulier celle du choix de sa mort. Dans ton plaidoyer clair et convaincant, tout est dit.
      Quant à Houellebecq, il sait être un écrivain brillant, intelligent, il sait aussi être un philosophe de pacotille opportuniste à la mode. Personnellement, je n’aime pas ses livres, même s’ils sont bien construits et bien écrits : destructeurs, négatifs, misogynes et racistes, méprisants pour les humains . L’intelligence sèche ne me comble en aucun cas !

  2. Dominique Kleitz dit :

    Erratum :
    il faut lire “constitutive de la dignité humaine ” et non “constitutionnelle .

  3. Charles Schneider dit :

    un grand merci à Jean Brissonnet pour cet excellent et salutaire commentaire.

    • crespy dit :

      Bravo Jean, dommage que ton article ne soit destiné qu’à nous, tu devrais l’envoyer au Figaro. Après tout, le droit de réponse ça existe! C’est encore une de nos libetés, non?

  4. Annick dit :

    MERCI à Jean Brissonnet pour la clarté et la force de son argumentation.

  5. Claude-Marie Secouet dit :

    Excellent , construit , incisif, très clair .
    Merci Jean.
    Rien à ajouter aux commentaires précédents auxquels nous adhérons complètement
    Claude-Marie et Jean-Marc

  6. Marcelle Cayssials dit :

    Merci pour cette argumentation très riche et bien construite , qui correspond tout à fait à mon ressenti mais que je n’aurais jamais su exprimer d’une manière aussi claire.
    BRAVO

  7. Grimbert dit :

    Bravo Jean, pour ce brillant article.
    Ce serait bien, en effet, de l’envoyer au Figaro en tant que droit de réponse.

    Par ailleurs, il serait bon de “féliciter” comme il se doit les 10 députés qui ont fait obstruction au vote de cette proposition de loi, dans le respect bien évidemment de la liberté de chacun. Le Choix publie leur nom et le nombre d’amendements que chacun d’entre eux a déposé.
    Je le tiens la liste et les adresses à la disposition de qui le souhaitera.

    • Françoise Conte dit :

      Comme pour tout ce que vous souhaitez publier sur ce site, il vous suffit d’envoyer le texte qui contient la liste et les adresses des députés qui ont fait obstruction à

      administrateur@ultimeliberte.info

      Vous signez comme pour les commentaires. Si, en plus, vous Indiquez votre numéro de téléphone, c’est encore mieux, car cela permet à l’administrateur de vous joindre, par exemple pour choisir ensemble la rubrique de publication.

  8. Compliments à Jean Brissonnet pour son argumentation paisible et rigoureuse. Il est bon de rappeler que nous sommes encore en démocratie et que notre valeur phare est la liberté. Par contre, qu’un romancier s’aventure dans la philosophie en prenant appui sur les mythologies religieuses est plutôt affligeant. Je découvre que ce témoin lucide de notre décadence actuelle a trouvé refuge dans un passé révolu. Misère !

    • annie dedourge dit :

      “CHAPEAU BAS” à

      Jean Brissonnet pour l’intelligence du coeur dans son argumentation en réponse au texte de Michel Houvellebecq.

      Lui-même IGNORANT, de la REALITE

      Peut- il parler de LIBERTE et de RESPECT pour lui-même !!!!!!

      Je l’invite à ELARGIR ses connaissances et sa sensibilité en lisant quelques ouvrages de professionnels de Santé

      – Pitié pour les Hommes du Docteur Denis Labayle Editions Stock

      – L’hôpital un Monde sans Pitié – Claire Compagnon – juriste en droit de la santé
      http://www.lediteur.com

      – Médecin Catholique
      Pourquoi je pratique l’euthanasie – Docteur Corinne Van Oost
      Edition Presses de la Renaissance

      – Docteur Rendez moi ma Liberté – Docteur Yves de Locht – Edition Michel Lafont

      Ensemble, cultivons notre LIBERTE dans le RESPECT et la BIENVEILLANCE.

      Annie

  9. Jondreville dit :

    Bravo Jean pour votre commentaire

  10. Danielle DUPUYDENUS dit :

    Merci la Vie, d’ offrir cette réplique, juste, intelligente, humaine ! Nous avons là un exemple parfait des éléments indispensables à la recherche de l’ équilibre nécessaire à la pérennité de notre planète ! D’un coté, l’ égoïste qui pense détenir ( la vérité ) avec une liste d’arguments intellectuels) à l’opposé, ( l’empathie ), le ressenti d’un vécu collectif, qui communique des faits, qui offre des propositions et c’est à la collectivité de faire le choix et à chacun de respecter la Liberté de chacun ! L’ équilibre, l’ harmonie se trouve entre les deux ? Pas seulement pour la fin de Vie d’une personne mais en tout et pour tout.

  11. Sare seydou dit :

    Très bonne réponse!!!

Ajoutez votre commentaire