Boostons les vieux !

Boostons les vieux !

Chroniques personnelles

         Par DeniseDerroja                                  

Lors des passages de Claude Hury à l’antenne de Toulouse, je l’ai entendu déclarer à deux reprises que les dons de sang servaient principalement à « booster les vieux » dans les hôpitaux, sous-entendu pour prolonger leur vie contre leur gré.

Cette déclaration m’a intriguée, voire perturbée, et j’ai cherché à savoir ce qu’il en était.

Autant vous pouvez TOUT savoir sur le don de sang « éthique », « irremplaçable », « vital », autant, une fois ce sang recueilli, il est très difficile de savoir précisément quels en sont les usages.

                                                   Partons sur sa piste

Vous savez que vous pouvez donner votre sang jusqu’à 70 ans, 4 fois par an pour une femme et 6 fois par an pour un homme, c’est le don majoritaire (85% du sang recueilli) mais aussi tous les quinze jours votre plasma.

En fait, le sang n’est jamais utilisé tel quel ;   une fois analysé et traité, il se transforme en produits sanguins labiles et en produits sanguins stables encore appelés médicaments dérivés du sang.

Les produits sanguins labiles, concentrés de globules rouges ou de plaquettes, plasma frais congelés, seront  transfusés à l’un des 520 000 patients qui en ont besoin chaque année. Ces produits sont rares et fragiles : le plasma se conserve un an, les globules rouges 42 jours et les plaquettes 7 jours seulement, ce qui explique l’appel régulier aux dons. 1% est détruit, parce que périmé.

L’Etablissement français du sang (EFS) a le monopole de la collecte de sang et de plasma ainsi que le monopole de leur commercialisation aux 2000 établissements de santé publics ou privés. Le tarif des PSL est fixé par arrêté ministériel, celui des médicaments dérivés du sang est libre.

Les produits sanguins stables ou médicaments dérivés du sang sont extraits par fractionnement du plasma. Le Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies (LFB), à partir du plasma et des protéines qu’il contient, fabrique 3 classes de médicaments : des coagulants, comme le fibrinogène, utilisés pour les hémorragies, les hémophiles ; de l’albumine utilisée en réanimation, pour les grands brûlés, et des immunoglobulines traitant les déficits immunitaires, dus à certains cancers par exemple. Le LFB se répartit sur 3 sites à Lille, aux Ullis et à Alès ; une nouvelle usine devrait être opérationnelle à Arras dans 3 ans.

Depuis la crise du sang contaminé, l’agence nationale de sécurité des médicaments et produits de santé (ANSM) assure la sécurité sanitaire de tous ces dérivés du sang.

 Deux établissements publics en difficulté

L’EFS et le LFB sont des organismes d’Etat interdépendants et en grande difficulté financière depuis dix ans[1] pour plusieurs raisons :

Du côté de l’EFS :

  • paradoxalement, la collecte du sang fondée sur des donneurs non rémunérés auprès de qui l’on se rend et que l’on doit remotiver par de coûteuses campagnes de communication, revient plus cher que celle qui rémunère les donneurs qui se présentent en un lieu donné comme dans d’autres pays européens ; 147 sites de prélèvement et 40 000 collectes mobiles couvrent la France[2];
  • de plus en plus encadrée et inscrite dans une économie plus rigoureuse,la consommation de produits sanguins labiles s’est réduite en France[3];

Du côté du LFB :

  • le LFB a choisi un procédé d’extraction des médicaments, l’aphérèse, plus coûteux que d’autres choisis par nos voisins ;
  • suite à des inspections ayant pointé des dysfonctionnements dans la production, le LFB a passé trois ans en sous-régime, de 2016 à 2019, à se mettre en conformité avec la réglementation ;
  • les produits sanguins étrangers, moins chers que les français, sont privilégiés par les hôpitaux et les cliniques pour cette raison. En 2010 déjà, selon l’IGAS, la part des médicaments dérivés de plasma consommés en France provenant d’une filière non lucrative française n’était plus que de 60 %, le reste venant de multinationales pharmaceutiques. En 2017, un documentaire de Marie Maurisse et François Pilet a mis en lumière l’effrayant « business du sang » aux Etats-Unis.
  • En 2015, un des 4 leaders mondiaux du secteur, le laboratoire suisse Octapharma, a réussi à faire classer par l’Union européenne, le plasma-SD comme un médicament et non plus un PSL car il était soumis à un processus industriel, l’inactivation par solvant détergent, c’est le sens de SD, pour sa conservation[4]. Or l’EFS, n’ayant pas le statut de laboratoire pharmaceutique, n’a pas le droit de produire de médicaments à partir du plasma qu’il collecte en France.

Le LFB aurait pu le faire, mais l’Etat, son actionnaire, ne lui a pas confié cette mission. Le LFB est censé « produire des médicaments peu rentables pour des maladies rares, (il est seul au monde à produire 7 spécialités)[5] tout en étant aussi performant, rentable et concurrentiel qu’une multinationale ».[6]

  • Le prix des MDS est libre et concurrencé par de grands groupes pharmaceutiques ; la part de marché mondial du LFB n’est que de 3,8%. De nouveaux consommateurs, comme les Chinois, apparaissent, et des « tensions » ou des « ruptures de stocks » sont signalées sur le site de l’ANSM. C’est le cas, au moment où j’écris, de trois médicaments dérivés du sang du laboratoire Octapharma : Gammanorm et Octagam (immunoglobulines) et Octafix (coagulant).

                              

      Venons-en à l’usage des produits sanguins labiles

Ils sont utilisés, soit en urgence, hémorragies lors d’un accouchement, d’un accident ou d’une opération chirurgicale, (35% des transfusés), soit en traitement de maladies chroniques, de maladies du sang et cancers, (47 % des malades transfusés)[7].

On pressent que l’opposition entre urgence et chronicité correspond à des âges différents. En effet, les plus de 65 ans représentent 20% de la population mais 68% des patients transfusés. Les problèmes pathologiques deviennent plus fréquents à partir de cette tranche d’âge. Selon les statistiques des causes de décès de 2016, sur 580 000 décès, un sixième seulement intervient avant 65 ans et quasiment la moitié après 85 ans.

Jusqu’à 40 ans, les besoins en transfusion sont faibles, mais ils croissent au fil des années : un individu a deux fois plus de chances d’être transfusé s’il a entre 60 et 69 ans que s’il a entre 50 et 59 ans, et il en aura dix fois plus s’il a entre 80 et 89 ans. Dans ce sens, en toute logique, les transfusions sont plus nécessaires à mesure que nous vieillissons ; les personnes âgées ne reçoivent pas plus de plaquettes, dont 80% bénéficient aux malades de cancer, ni de plasma, prescrit plutôt dans les cas d’hémorragies aiguës, que le reste de la population, mais 57% des transfusions de globules rouges vont aux plus de 70 ans.[8]

C’est un peu comme nos dernières élections : même avec une courte marge, 57% c’est une majorité, et Claude Hury a raison : les dons de sang servent, principalement, à « booster les vieux ». Les pays scandinaves, qui sont assez peu réputés pour maltraiter les personnes âgées, les utilisent deux fois plus que la France pour cet usage.

 Qu’en est-il des médicaments extraits du sang ?

Ces médicaments issus du vivant relèvent des biothérapies. Ils sont injectés ou perfusés. Le LFB produit 15 des 65 médicaments[9] ayant une autorisation de mise sur le marché.  En ce qui concerne les coagulants et l’albumine, la France est auto-suffisante mais elle ne produit que 35% des immunoglobulines dont elle a besoin. [10]

La part des individus qui déclarent une maladie ou un problème de santé chronique progresse de manière continue avec l’âge : c’est le cas de près de la moitié des 55-59 ans et plus de 70 % des femmes et des hommes âgés de 75 ans ou plus. [11]

Plus on avance en âge, plus on a de risque de polypathologie ou de « comobordité », comme on dit maintenant depuis l’apparition d’un nouveau vocabulaire lié à la pandémie de Covid : il s’agit de maladies chroniques qui peuvent se cumuler comme le diabète, les maladies cardio-vasculaires, l’asthme, la broncho-pneumopathie chronique obstructive, le cancer, le sida, la  dépression et les incapacités physiques.

Bien que je n’aie pas trouvé de données sur l’âge des quelque 500 000 patients qui reçoivent les médicaments dérivés du sang, (les statistiques d’Ameli étant particulièrement hermétiques), on peut supposer que les personnes âgées y figurent en bonne part.

En effet, plus de 10 % des personnes âgées de 75 ans ou plus prennent quotidiennement entre 8 et 10 médicaments ; 30 % de la consommation totale de médicaments est le fait de 5 % des assurés.[12] Il s’agit, majoritairement, de personnes en affection de longue durée et de personnes âgées, ces deux catégories se recoupant pour l’essentiel

En guise de conclusion

Au terme d’une enquête longue et minutieuse, après avoir interrogé des médecins, pour savoir ce que devenaient les dons de sang, j’admire avec quelle désinvolture notre présidente a pu lancer que le sang servait principalement à « booster les vieux ».

Mon opinion est que, même pour la bonne cause, booster les adhérents d’Ultime liberté en leur décrivant l’horreur d’une hospitalisation terminale, les propos d’une présidente doivent être rigoureux et non anecdotiques.

J’ai la faiblesse de croire que les médecins cherchent à  assurer à leurs patients « jusqu’au bout,  un confort de vie qui passe par une bonne oxygénation de leur cerveau, leurs muscles et leur cœur ».13

Jusqu’à présent, la société prend en charge avec des moyens thérapeutiques de plus en plus complexes des personnes de plus en plus âgées. Le débat qui pourrait remettre en cause cette tendance n’a pas été à l’ordre du jour lors de la pandémie.

[1]La filière du sang en France, Rapport d’Olivier Véran, juillet 2013

[2] Enquête : Comment le sang est devenu une marchandise, Thierry Leclère, mars 2016, https://www.sinemensuel.com/

[3]Histoires du sang, Gérard Tobelem, Perrin, 2016, p 336

[4]  « La marchandisation du sang en ordre de marche », L’humanité, 5 janvier 2015

[5]Réponse à la Cour des Comptes, Agnès Buzyn, 2019

[6]  Enquête : Comment le sang est devenu une marchandise, Thierry Leclère, mars 2016, https://www.sinemensuel.com/

[7]Rapport d’activité Hémovigilance de l’ANMS, 2014

[8]« Transfusion chez la personne âgée », Olivier Garraud, in Utilisation des produits sanguins, Lavoisier, 2012

[9]      http://pharmacie-clinique.fr/wp-content/uploads/2017/12/guide_mds_2015.pdf

[10]Crise sanitaire : n’oublions pas les MDS, Jean-Pierre Basset, 30 avril 2020, https://revue-progressistes.org

[11]https://www.has- sante.fr/upload/docs/application/pdf/201504/note_methodologique_polypathologie_de_la_personne_agee.pdf

[12]Données de la CNAMTS 2012

13Utilisation des produits sanguins, Jean-Yves Muller et Jean-Jacques Lefrères dir, Médecine sciences publication, 2012

Commentaires : 3

  1. Je peux vous dire que le medecin a empeche ma mere de mourir : choc operatoire tres grosse anemie par des transfusions de sang importantes pendant 2 jours
    Ma mere 98 ans n avait cesse de dire qu elle voulait mourir…
    Mais pas question pour le medecin de ne pas prolonger sa vie..
    Contre sa demande et malgre ses 98 ans…
    Resultat: 3 ans de survie avec le cerveau abime malgre leurs transfusions
    1 mois d hopital sans les soins requis apres prothese de hanche et fracture du bras
    Sortie pour chez elle avec un escarre enorme
    Ils auraient voulu la garder dans leur ehpad?
    1 mois de reeducation chez elle puis ehpad
    Pas d autre solution
    Incapable de se gerer
    3 ans pour mourir

    Oui je suis d accord avec claude hury
    Trop vu ca aussi pour des cancers en phase finale
    La belle mere de mes enfants cancer du sang pas loin de 80 ans seule 2 ans de transfusions 3 fois par semaine pour qu elle reste ensuite dans son lit chez elle

  2. Charles Schneider dit :

    Je suis parfaitement d’accord, cependant il me parait nécessaire de s’assurer que la personne concernée choisit de mourir. D’autant que nous devons être inattaquables face au soupçon, de certains de nos adversaires, que la mort d’une personne très âgée ne soit pas choisie par la personne mais souhaitée par son entourage et ceci non par bienveillance mais par intérêt. Il y a peut être encore des gens qui ont peur de la mort et qui incapables de faire ce choix, je trouve, bien sur, qu’ils ont tort.

    • c’est ambigu

      où s’arrête le soin? où commence l’acharnement médical à empêcher de mourir bien que la survie ne soit plus une vie de qualité ?
      évidemment l’acharnement médical est interdit sauf que personne ne l’a jamais défini…
      à chacun.e de le préciser dans ses directives anticipées: pour moi, il y aurait acharnement dès lors que …
      le problème est que pour le moment si nombre de gens parlent de leur mort à leurs proches, peu écrivent leurs volontés … çà se fera petit à petit… mais il faut dire que les médecins n’ont pas encore pris l’habitude de demander leurs directives à leurs clients…

      vous parliez de Claude Hury qui disait que trop d’acharnement médical était le fait des hôpitaux pour des personnes très âgées, avec des “poches de sang” données sans se préoccuper de la suite… je suis totalement d’accord avec elle.

      au su des médecins que j’ai pu croiser et ils sont nombreux, je n’ai en général aucune confiance en eux pour me respecter… sauf exceptions, ils sont plus préoccupés de leur revenu que de notre bien être. … mais peut être n’ai je pas eu de chance?

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